Les pratiques religieuses à l’ère du numérique

29/10/2018
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Les applications mobiles et les réseaux sociaux ont apporté d’importants changements dans notre manière de consommer de l’information, du divertissement et du lien social. Ce bouleversement oblige les entreprises, les partis politiques et le service public à adapter leur manière de communiquer en intégrant ces outils numériques. La sphère religieuse n’échappe pas à cette transformation. Prier avec son téléphone, diffuser des citations et des textes religieux, inviter aux dons ou bien aux rencontres amoureuses communautaires, fédérer des ressources autour d’un projet ou bien des prises de position, etc. Il ne s’agit là que de quelques exemples des possibles.

Ainsi, dans quelles mesures les NTIC apportent-elles un soutien aux pratiques religieuses ? Les religions sont-elles solubles dans le numérique ?

Avant d’aller plus loin, tachons tout d’abord de comprendre le contexte religieux français, aussi bien dans les sphères privées que publiques.

Un contexte de déclin des convictions et des pratiques religieuses en France.

Plus de la moitié des français ne se déclare d’aucune religion. La religion historique française, le catholicisme, connait un déclin depuis plusieurs dizaines d’années. La messe dominicale, qui semble être le « thermomètre » de l’engagement religieux, accuse une baisse de fréquentation de l’ordre de 65% durant les 30 dernières années. De plus, la population catholique est très majoritairement âgée, 43% des pratiquants catholiques ayant 65 ans et plus.

Un autre signe inquiétant est la baisse du nombre de séminaristes (près d’un tiers depuis les années 2000). Malgré des initiatives originales et humoristiques comme la vidéo du diocèse de coutance, l’église rencontre des difficultés pour recruter des prêtres.

Nombreuses et variées sont les raisons qui expliquent cette baisse d’intérêt pour le religieux : sociologique, historique, politique, géographique, etc. Retenons que la France tient désormais la quatrième place des pays qui comportent le plus de non-croyants.

La religion reste un important sujet de société malgré tout.

Malgré la baisse notable du « religieux » dans la sphère privée, la question n’en demeure pas moins présente dans le débat public, notamment dans le paysage politique. Rappelons-nous du débat suscité par le discours d’Emmanuel Macron évoquant le souhait de « rapprocher l’Etat et l’Eglise ».

90% des français estiment que la laïcité est une valeur essentielle de la république. Néanmoins ils sont aussi 77% à manifester un agacement vis-à-vis de cette question. En cause, un sujet jugé trop fréquent dans le débat public. Ce paradoxe démontre une certaine ambiguïté dans le traitement médiatique et politique de la religion. Les conséquences sont dommageables car 41% des 18 – 30 ans estiment « qu’il est difficile d’assumer sa religion. »,

Autre constat, les prises de parole publiques des représentants religieux soulèvent parfois de virulents débats de société (l’avortement, l’euthanasie, l’orientation sexuelle, etc.). C’est dans ce contexte que le 29 janvier 2018, le père Luc Forester (directeur de l’ISEO et du ICP) est intervenu dans le cadre d’une réflexion intitulée « les mouvements d’église dans le débat public, Prendre la parole ou servir une parole ». Ce genre d’initiative démontre bien la volonté de l’église d’intégrer ses discours dans un contexte sociétal. On observe les mêmes interrogations concernant le culte musulman. Ainsi, que ce soit à travers le prisme politique ou sociétal, la sphère religieuse est un réel sujet de société.

Modernité technologique et religion : Une réelle proximité

A première vue, l’utilisation des nouvelles technologiques peut paraitre antagoniste vis-à-vis de la pratique d’un culte religieux. Nous associons facilement, presque de manière pavlovienne, la religion à une pratique peu moderne. C’est loin d’être le cas. D’après Isabelle Jonveaux (sociologue), les églises ont, par le passé, bien démontré leur capacité à s’approprier les moyens de communication modernes comme la radio (création de Radio Vatican en 1931) et l’imprimerie. Afin de maintenir une certaine souveraineté, il est impératif que les différentes communautés religieuses adoptent, voire conçoivent elles-mêmes des outils dans une logique d’influence.

De nombreuses applications mobiles consacrées à la religion sont apparues ces dernières années. Elles sont dédiées à la prière, à la confession, aux lectures religieuses, mais aussi aux dons financiers (quête) en passant par le rappel des règles (heure de prière). Le mobile devient un outil d’aide à la pratique religieuse. Concernant les réseaux sociaux, ils facilitent les échanges et la communication entre les croyants et les représentants des cultes religieux. Le contact est quasi-permanent et n’est plus uniquement le weekend ou pendant les fêtes religieuses comme ce pouvait être le cas auparavant.

Le numérique comme un prolongement des pratiques religieuses.

Quels apports concrets ?

La dimension pratique, facilitatrice.

On note de nombreuses applications qui viennent faciliter la pratique religieuse. « Amen ! » par exemple, lancée par l’association Hozana, est une application mobile qui permet de « prier entre amis », à distance. (150 000 utilisateurs). « Amen » ! propose de prier par « communauté », en faveur d’une même cause. On trouve, par exemple, des prières pour les chrétiens d’orient, pour le salut de Vincent Lambert ou même plus largement en faveur de l’écologie ou bien pour l’accès à l’emploi. La prière en communauté virtuelle affranchie donc les pratiquants des contraintes de temps et d’espace. L’action de prier sort parfois de la sphère privée et prend une dimension idéologie, politique ou sociale.

D’autres applications proposent une expérience similaire. C’est le cas d’Akotel (sur Android) qui permet d’écrire un message sur le mur des lamentations à Jérusalem sans y être physiquement. Les fidèles écrivent un message électronique et l’application se charge de l’imprimer et de l’insérer dans le Kotel.

Les applications mobiles ne substituent pas toujours entièrement l’acte religieux et se contentent parfois de simplement apporter une aide. GeoConfess propose de trouver un prêtre disponible près de chez soi pour pratiquer une confession. Il est explicitement mentionné sur le site que GeoConfess ne réalise pas de confession à distance. La plateforme aide à la mise en relation mais ne vient pas la substituer. On est donc sur une application facilitatrice et non substitutive.

Autre innovation concernant le financement de l’activité religieuse : Pour pallier le manque de monnaie dans les poches, l’application « Quête » facilite la collecte d’argent durant la messe. Le paiement est numérisé et « Quête » permet de faire directement un virement à sa paroisse. Pour faire un financement de plus grande envergure il existe CredoFunding. C’est un site participatif qui propose de faire un don ou bien un prêt pour financer un projet. En tout, c’est 20 020 inscrits, 355 projets pour un montant total de 2,8 millions d’euros collectés en faveur de diverses causes, « un cartable pour tous », « faire découvrir le Puy du Fou à des jeunes », « rénover la chapelle de l’institut de l’Oratoire », etc. L’implication des fidèles dans les différents projets devient ainsi plus facile. Ils peuvent choisir, parmi de larges possibilités, les projets en faveur desquels ils souhaitent s’impliquer.

Les applications mobiles sont de natures différentes suivant le culte concerné. Globalement, la tendance est la suivante : les applications dédiées à l’islam et au judaïsme se concentrent plutôt sur le rappel et les explications des règles. On pense notamment aux applications qui viennent indiquer les heures de prière et de rupture du jeûne dans le cadre du ramadan ou bien comment aligner correctement ses tefillins. Concernant le christianisme, les applications sont très orientées vers la pratique de la prière. On trouve aussi des applications « hybrides », à mi-chemin entre la religion et le développement personnel. « Un jour un Miracle » est une application qui envoie, une fois par jour, une notification personnalisée comme un verset, une citation (« ne laissez pas la colère s’installer » ou bien « détrônez vos pensées négatives »). Plus intime, l’application « Mon Mariage » propose des conseils pour vivre son couple selon les valeurs chrétiennes.  Toutes ces applications facilitent la vie des pratiquants.

 

La dimension communicationnelle

Les sites web, forums, hashtags et groupes Facebook permettent aux fidèles d’échanger entre eux de manière régulière. Ils permettent aussi de promouvoir de percutantes campagnes de communication. Ainsi, en octobre 2015, des chrétiens américains ont lancé la campagne « Ashtag » (« ash » qui désigne le mot « cendre » en anglais). Cette campagne fait référence à la cérémonie des cendres durant laquelle les croyants se mettent de la poussière formant une croix sur le front. « Ashtag » comptabilisait presque 2000 Tweets par heure. Dans un tout autre registre en France, en octobre 2017, De nombreuses personnes, dont des personnalités politiques, ont exprimé leur mécontentement à travers le hashtag #MontreTaCroix qui fait suite à la décision du Conseil d’Etat de retirer une statue de Jean Paul II à Ploërmel.

Les représentants des cultes religieux trouvent aussi dans les réseaux sociaux un support de communication efficace. Certains acteurs religieux, qui jouissent d’une importante influence dans le réel, sont parfois aussi présents sur les réseaux sociaux. C’est le cas de l’abbé Grosjean ou du Père Louis avec respectivement 40K et 7,2K abonnés. Ils sont très actifs sur Twitter et sont suivis par de nombreux fidèles. Les réseaux sociaux permettent de transmettre des paroles religieuses, des versets mais aussi des éléments d’Histoire et d’actualités religieuses.

La dimension culturelle, source d’inspiration et de créativité

La dimension culturelle fait partie intégrante de la religion. Elle donne une consistance physique au culte à travers des images, des musiques, des œuvres d’art en général. De nombreuses applications et des sites web proposent de s’approprier ce patrimoine culturel. L’application « Musique Chrétienne Evangélique », par exemple, a été téléchargée plus de 10 000 fois. Sur le plan visuel, l’utilisation d’Instagram est très pertinente pour diffuser des éléments à caractères culturels. On pense notamment à la revue Narthex qui publie de beaux visuels sur le patrimoine catholique français.

La dimension d’appartenance et de rapprochement

Les NTIC renforcent le sentiment d’appartenance. Les statuts Facebook, les photos de profils, les messages publiés sont des moyens de manifester son adhésion à un groupe, à une idée et ainsi de se mettre en scène. C’est d’autant plus vrai pour les groupes religieux minoritaires qui ont moins l’opportunité de démontrer, dans le réel, leur présence dans le paysage sociétal. Dans la sphère privée, les sites de rencontres communautaires comme Mektoub (600 000 inscrit), Jdream (200 00 inscrits) ou bien Theotekos, sont révélateurs de ce besoin d’affiliation et de rapprochement.

Le site « Ephatta, l’hospitalité chrétienne » est un autre exemple d’adhésion communautaire. Ephatta met en relation des personnes qui recherchent un hébergement avec des hôtes pouvant les accueillir. C’est similaire à une pratique de couchsurfing mais au-delà de l’aspect utilitariste, c’est la foi qui est au cœur de la démarche. Ephatta demande, en effet, aux hébergeurs d’être disponibles pour les hébergés afin de favoriser l’échange.

Un accueil globalement très favorable.

Les représentants des cultes religieux ont bien compris l’intérêt d’utiliser les NTIC. L’adoption de Twitter par le pape François en est le parfait exemple. Avec 30 millions de followers, il est l’un des comptes les plus retweeté. Il dispose également d’un compte Instagram. Avouant lui-même très modestement ne pas saisir parfaitement le fonctionnement de ces outils. Il est, néanmoins, convaincu de leur efficacité, notamment pour atteindre d’autres publics.

Par ailleurs, il est dans la même lignée que son prédécesseur Benoit XVI qui déclara lors de la 47ème journée mondiale des communications sociales, en mai 2013, la phrase suivante : « Je voudrais examiner le développement des réseaux sociaux numériques qui contribuent à mettre en évidence une nouvelle « agora », un espace public ouvert où les personnes partagent des idées, des informations, des opinions, et où peuvent naître aussi de nouvelles relations et formes de communauté. ». Nous constatons là une véritable volonté d’intégrer les réseaux sociaux et les technologiques numériques dans la sphère religieuse, aussi bien pour pérenniser l’influence existante que pour l’étendre.

Une légère méfiance pour certains croyants.

Certains croyants sont toutefois réticents à l’utilisation des NTIC. Ils estiment l’usage des technologies numériques peu compatible avec certaines valeurs religieuses comme l’humilité et l’ouverture aux autres. En effet, les réseaux sociaux prônent la mise en scène de soi et favorisent le regroupement communautaire, au détriment d’un réelle ouverture. D’autres blocages peuvent aussi survenir lorsque la frontière entre religion et idéologie est mince. Ce fut notamment le cas concernant l’opposition au projet de loi « mariage pour tous ». Si les représentants religieux adoptent les technologiques numériques, les soutiennent et préconisent leurs utilisations auprès des croyants, ils invitent néanmoins les fidèles à se rassembler physiquement lors des messes et autres événements religieux.

Les croyants sont vigilants sur les potentielles dérives qui découlent de l’utilisation des NTIC (biais algorithmiques, bulles informationnelles, isolement communautaire) mais aussi vis-à-vis de la sphère idéologique qui oriente directement vers des sujets de sociétés sensibles (mariage pour tous, avortement, euthanasie).

Quelles perspectives ?

Tout comme la radio dans les années 30 et plus tard la télévision, le corps religieux s’est rapidement approprié les technologiques numériques. Les représentants des cultes y voient l’opportunité de maintenir un contact permanent avec les fidèles sur les réseaux sociaux. Globalement, Les NTIC fluidifient la pratique du culte en le rendant plus visible, plus compréhensible et en facilitant les interactions entre les acteurs. Le caractère intime du smartphone (ou de l’ordinateur) est compatible avec la symbolique personnelle de la religion (une grande partie de nos vies est stockée dans des appareils, la religion peut très bien y trouver sa place).

Les technologies numériques apportent un confort pratique et une visibilité aux croyants. Il ne faut cependant pas omettre l’aspect humain, relationnel et l’ancrage dans le réel. Au même titre qu’un site de rencontre n’exemptera pas une personne d’un premier contact, la pratique d’un culte ne peut se résumer seule à l’usage du numérique.

Emile Durkheim (sociologue français) parle d’une « effervescence collective », à savoir lorsqu’un groupe partage une ferveur commune, durant un moment comme un rassemblement sportif ou un discours politique. « Une fois les individus assemblés il se dégage de leur rapprochement une sorte d’électricité qui les transporte vite à un degré extraordinaire d’exaltation »). C’est cet élément, l’essence même de la religion, qui est difficilement substituable, même partiellement, à travers les NTIC.

De plus, à l’heure ou 50% des français pensent que la religion est un facteur de division, les NTIC viennent surtout faciliter et compléter les pratiques religieuses de manière isolée et communautaire. On note finalement très peu d’initiatives inter-religieuses portées par le numérique. Delphine Horvilleur (Rabbin française), dans une interview pour le media l’adn, parle d’un paradoxe lié aux réseaux sociaux, Ils nous renferment vers nos propres centres d’intérêts au lieu d’ouvrir les individus les uns aux autres. « Nous devons éduquer les jeunes générations pour qu’elles parviennent à créer du lien avec cet outil extraordinaire de mis en réseau ». D’après Delphine Horvilleur, il faut recréer du lien en mettant l’accent sur l’Histoire commune aux différentes communautés religieuses. Cela implique de nombreux acteurs, religieux mais aussi de la société civile (enseignants, parents).

Le numérique peut-il se faire le vecteur de cette « spiritualité du futur », basée sur le lien entre les religions, et dans quelle mesure ? A l’heure où les réseaux sociaux « polarisent le débat plus qu’ils ne l’animent », créer du lien religieux passera peut-être, paradoxalement, moins par la religion elle-même que par l’Histoire.

 

_ Nabil Bouamama

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